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Femme griot au sein du royaume de Danxomè:Cécile Ahomlanto sur les traces de Nan Gbèïton

L’organisation mise en place au sein du royaume de Danxomè par les monarques a conféré aux femmes certaines responsabilités dans le but de mettre en exergue leurs potentialités. Le roi Glèlè en a donné l’exemple en faisant de Nan Gbèïton, la première femme griot communément appelée "Kpanligan". Pour perpétuer la mémoire de cette illustre reine de la cour royale des Ahomlanto, dame Cécile lui a emboîté les pas. Ainsi, elle devient la deuxième femme Kpanligan depuis l’avènement de Danxomè.

« Kingo Go !Go ! Go ! Go ! Go ! Kingo ! Ahoo, Kingo ! Dada Ahokaka démana kpoo ! Kingo ! Sasahou Xla Kooo ! Kingo ! Dokpa gliguènou ! Kingo ! Kplisso mahou sounoun ! Kingo ! » Ce refrain émis sous la rythmique des gongs géminés annonce le plus souvent le cortège d’un haut dignitaire de la cour royale ou un important message à l’endroit des sujets du royaume. Cette noble tâche est confiée à des familles qui s’y connaissent. Suivant l’arbre généalogique de cette grande famille, on retrouve les familles Agboglo, Agonzan, Kakèssa, Adissin, Kpatakpè. Elles sont respectivement le Kpanligan des Rois Tégbéssou, Kpengla, Glèlè, Agadja et Akaba. Chacune d’elles est implantée dans un quartier à Abomey. Par exemple, la famille Agonzan est à Ahouaga. La colonie des familles exerçant cette fonction au sein du royaume est baptisée Ahomlanto. C’est-à-dire les laudateurs des princes et princesses. Griot du Roi, le Kpanligan constitue également la mémoire du royaume. N’exercent donc cette fonction que les descendants de cette lignée. Parmi les hommes Kpanligan, on note la présence remarquable d’une femme. Cécile Ahomlanto, femme griot. Cela peut paraître étonnant étant donné qu’il est très rare de rencontrer ces genres d’images. Sans complexe, elle évoque les débuts de son apprentissage dans cet art. « C’est un patrimoine de mes aïeuls. Ayant vu mon père à l’œuvre il m’a plu aussi de le faire. D’après mes enquêtes j’ai appris qu’une femme l’avait fait. Elle s’appelle Nan Gbéïton. C’est ainsi que je me suis lancée dans cette aventure avec mon petit frère comme étant mon maître. A l’aide d’un gong géminé en bois, il m’entrainait. au bout de quelques mois d’exercices, j’ai pu obtenir mon parchemin sous forme d’une autorisation. Ce qui m’a permis d’accéder au vrai gong géminé sous la bénédiction de mon père, sa Majesté Dah Agbowadan, le chef de la lignée des Ahomlanto », raconte-t-elle. Admise alors dans ce cercle restreint des Kpanligan, Cécile Ahomlanto suit les hommes partout dans les cérémonies traditionnelles au palais ou lors des sorties officielles du roi.

Les contraintes de l’apprentissage

Cécile Aholmanto, la femme griot confirmée, a reçu sa formation professionnelle dans une école informelle dont la famille Agbowadan est la seule qui assure le renforcement de capacités des jeunes désireux. « Vous ne pouvez pas entendre le gong géminé du Kpanligan résonné les jours ordinaires dans une maison autre que chez Agbowadan à Abomey. Dans cette concession, vous pouvez l’entendre à n’importe quel moment, même dans la nuit, car elle est la seule autorisée à former les gens », confie Bah Nondichao, historien et ancien guide au musée d’Abomey. Cécile Ahomlanto, bien qu’elle soit de la lignée, s’est inscrite dans ce centre de formation traditionnelle. Des décennies après, elle partage ses amertumes avec les nouveaux qui s’aventurent aussi dans le domaine. « Des difficultés, on en a connues, des sacrifices, on en a fait. Mais notre foi de rivaliser coûte que coûte avec les hommes dans cet art a rendu inébranlable notre volonté. », nous confie-t-elle. Selon elle, ses premiers pas dans l’apprentissage ont bousculé ses vieilles habitudes. « L’apprentissage des louanges exigent un milieu calme. Je les assimile à l’aube ou au coucher du soleil. C’est ainsi que j’ai pu avoir la main. », se souvient-elle. « Sun lihouéli lé lé kpééto ! Kingo ! Mintingbé, matinsè ! Kingo ! Edanhoun kaka Esèkpon nasin allanou min wéé !Kingo ! Ahodo mèdji madjètéé !Kingo ! Edaho noumin zanfonnou !Kingo ! Gbadanou sou bèyi swè sin ! Kingo ! Bakalaaa délé ! Kingo ! » Malgré tout, les attentes ne sont pas encore comblées. D’après les suggestions de Bah Nondichao, il faut se référer aux anciennes pratiques, aux archives et mettre à profit les connaissances de ceux qui sont encore vivants parmi les anciens avant de prétendre redresser la pente. Adulée, aujourd’hui, Cécile Ahomlanto est fière comme Artaban. « Tout au début de mes expériences dans le domaine, j’éprouvais de la gêne en tant que femme au regard des stigmatisations de mes pairs. Mais avec le temps, j’ai su transformer les préjugés en détermination grâce au soutien des sages de la cour royale et aux conseils de sa Majesté Dédjalagni Agoli-Agbo, roi du Danxomè. », confesse-t-elle. Sans attendre sa vieillesse avant d’assurer sa relève, Cécile Ahomlanto initie déjà sa fille âgée de 6ans à la chose. A l’image des Amazones, ces femmes guerrières dont la bravoure est encore chantée, Cécile fait la fierté de sa famille et l’admiration de ses congénères. Mais, elle écrit surtout sa page de l’histoire, celle qui fait d’elle la deuxième femme Kpanligan depuis la création du royaume de Danxomè. « Bagalaa délé !Kingo ! Ahossou siminkpin !Kingo ! Siminkpin madjavivo !Kingo ! Bagala délé !Kingo ! Kingo ! Go ! Go !Go !Go ! Kingo !

"Gou", le totem du Kpanligan

Gardé à « Gougbadji », dans le temple de la divinité ‘’Gou’’, dieu du fer, le gong géminé n’est pas un gong comme les autres. Il est sacré. Sa sortie et son entrée sont subordonnées à une cérémonie d’offrande en guise de promesse et de reconnaissance à la divinité protectrice. « On lui sacrifie un coq blanc et un repas sans piment accompagné de boisson pour le libérer. Tout ceci se fait en guise de reconnaissance. Ce sacrifice se fait au retour d’un voyage. Mais si la personne a un litige en vue, il peut faire des promesses à Gou avant le voyage et au retour, il fait le sacrifice. L’œsophage de l’animal sacrifié est remis au « Kpanligan » pour lui permettre d’avoir la gorge libre et d’être efficace », détaille Nondichao. Il poursuit en indiquant qu’au retour d’un voyage avec le Roi, le « Kpanligan » rentre toujours avec son instrument parce que le gong géminé en question ne passe jamais la nuit au palais ni chez le Roi. Justifiant l’importance du rituel, il fait remarquer que la divinité ‘’Gou’’ est en fait l’éclaireur qui balise le chemin, éloigne tout esprit maléfique. Donc, il est important de l’implorer avant de ne pas attirer sa colère. « Outrepasser les règles de cette cérémonie, c’est mettre la vie des Kpanligan en danger », souligne Charlemagne Agonzan. Par rapport aux interdits, ils sont surtout liés à "Gou". Entre autres, il ne faut pas abuser de la femme de son prochain, ne pas envoûter, ne pas menacer des proches par des gris-gris, ne pas tenir des relations intimes durant la période d’une cérémonie de la Cour royale. Dans la même période, il faut se faire servir l’eau de bain et le repas. Pas d’injuries ni de menaces à cause du verbe sacré du « Kpanligan ». En cas de violation de l’un de ces principes, l’auteur risque des maladies et même la mort.

Zéphirin Toasségnitché & Loriaux Djagba (Stag)

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